« La vie existe grâce aux champignons » : comment la biologiste Toby Kiers a décroché le « Nobel de l’environnement »

3/5 - (1 vote)

Et si la clé de notre avenir se cachait dans une poignée de terre humide, sous vos pieds, là tout de suite ? Des réseaux vivants, silencieux, tissent le sol du monde entier. Et une biologiste, Toby Kiers, vient de recevoir ce que l’on surnomme le « Nobel de l’environnement » pour avoir révélé ce monde secret et décisif pour la vie sur Terre.

Qui est Toby Kiers, la biologiste qui regarde sous nos pieds ?

Toby Kiers est une biologiste américaine, âgée d’environ 49 ans, installée à l’Université libre d’Amsterdam. Depuis des années, elle ne regarde pas le ciel, ni même les arbres. Elle regarde le sol. Plus précisément, elle étudie les relations entre les plantes et les champignons qui vivent en profondeur.

Ces relations portent un nom compliqué : la symbiose mycorhizienne. En clair, des champignons s’associent aux racines des plantes et échangent avec elles des nutriments, du carbone, de l’eau. Un peu comme un marché souterrain permanent, mais invisible à l’œil nu.

Le « Nobel de l’environnement » : pourquoi ce prix est si important ?

En janvier 2026, Toby Kiers a reçu le Tyler Prize for Environmental Achievement. Ce prix existe depuis 1973 et récompense chaque année des travaux majeurs sur l’environnement. Beaucoup le surnomment le « prix Nobel de l’environnement », car il honore des scientifiques qui changent vraiment notre vision du monde.

Dans le cas de Toby Kiers, le jury a salué ses recherches sur le rôle central des champignons mycorhiziens dans les flux de carbone, la biodiversité et la résilience climatique. En d’autres termes, elle a montré que ce qui se passe sous terre peut changer l’issue de la crise climatique en surface.

Les réseaux fongiques : un internet souterrain vivant

Sous les forêts, les prairies, les champs agricoles, s’étendent d’immenses réseaux de filaments fongiques. On les compare souvent à une toile, ou même à un « internet du sol ». Ces filaments se connectent aux racines de multiples plantes. Ils forment un système d’échange à grande échelle.

Par ces réseaux, les plantes envoient vers le sol une partie de leur carbone, issu de la photosynthèse. Les champignons, en retour, fournissent des minéraux et de l’eau. Un de ses collègues décrit ce système comme une « rivière qui coule dans les deux sens ». Ce n’est pas seulement joli. C’est très concret. Sans ces échanges, beaucoup de plantes pousseraient mal, voire pas du tout.

« La vie existe grâce aux champignons » : que veut-elle dire exactement ?

Pour Toby Kiers, notre monde terrestre n’existerait pas tel que nous le connaissons sans les champignons. Les premières plantes terrestres étaient autrefois des algues sans vraies racines. Elles ont réussi à coloniser la terre ferme en s’alliant avec des champignons souterrains.

Ces alliés invisibles ont apporté aux plantes ce qu’elles ne savaient pas encore chercher seules dans le sol. Cette ancienne coopération a permis la conquête des continents, la naissance des forêts, puis des écosystèmes complexes. Quand elle affirme que « la vie telle que nous la connaissons existe grâce aux champignons », elle rappelle que notre histoire biologique est profondément fongique.

Un rôle massif dans le climat : des milliards de tonnes de CO₂ stockées

Les réseaux mycorhiziens ne font pas qu’aider les plantes à pousser. Ils jouent aussi un rôle majeur dans le cycle du carbone. Les plantes envoient sous terre une partie de leur excès de carbone. Les champignons mycorhiziens en absorbent environ 13,12 milliards de tonnes de CO₂ par an.

Cela représente à peu près un tiers des émissions mondiales issues des combustibles fossiles. Ce chiffre est vertigineux. Pourtant, ces mécanismes restent largement ignorés des grandes décisions politiques sur le climat. Pour Toby Kiers, c’est une erreur grave. Car renforcer ces réseaux, plutôt que les détruire, peut vraiment nous aider à freiner le réchauffement.

SPUN : la première carte mondiale des réseaux souterrains

Pour combler ce manque de connaissance, Toby Kiers a cofondé en 2021 la Société pour la protection des réseaux souterrains (SPUN). Cette organisation à but non lucratif s’est donné une mission ambitieuse : réaliser le premier atlas mondial de la biodiversité mycorhizienne.

Avec son équipe, elle collecte des échantillons de sol sur toute la planète. Forêts, prairies, terres agricoles, zones extrêmes. L’objectif ? Comprendre « le métabolisme de la Terre ». Qui vit là-dessous ? Quel est le rôle de ces êtres microscopiques ? Aujourd’hui, nous regardons surtout ce qui se passe en surface. Elle, rappelle qu’ainsi, nous ne voyons que la moitié de l’image.

Des écosystèmes invisibles, donc oubliés… et menacés

Le problème, selon Toby Kiers, c’est que ce qui est invisible est souvent ignoré. Les sols abritent une biodiversité immense. Mais elle reste beaucoup moins étudiée que la faune et la flore visibles. Les champignons du sol souffrent même d’une mauvaise image.

Aux États-Unis, l’insulte « dirtbag » signifie littéralement « sac de terre ». Elle, s’en amuse. Pour elle, un sac de terre, c’est une galaxie de vie. Pourtant, dans la réalité des politiques publiques, ces « galaxies » sont peu ou pas protégées. Elle alerte sur le fait que 90 % des systèmes fongiques souterrains les plus divers ne bénéficient d’aucune protection particulière.

Des champignons pour réinventer notre manière de protéger le vivant

Pour Toby Kiers, il devient urgent d’intégrer les données fongiques dans les plans mondiaux de conservation. Protéger une forêt, ce n’est pas seulement garder les arbres debout. C’est aussi veiller à ce que leurs réseaux mycorhiziens restent intacts. Sans eux, la forêt s’affaiblit.

Elle défend une idée forte : travailler avec les champignons pour infléchir la trajectoire de la crise climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Les champignons mycorhiziens et les plantes coopèrent depuis des centaines de millions d’années. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour repenser nos modèles agricoles, nos stratégies de reforestation, nos lois de protection de la nature ?

Underground Advocates : donner une voix juridique aux champignons

SPUN ne se contente pas de faire de la science. L’organisation vient aussi de lancer un programme appelé Underground Advocates. Son but : former des scientifiques aux outils juridiques et politiques, afin de mieux défendre les réseaux fongiques dans les grandes zones de biodiversité.

Ce programme est mené en partenariat avec la faculté de droit de l’Université de New York. L’idée est simple et puissante. Comme les plantes et les champignons échangent sous terre, les chercheurs et les juristes doivent échanger au-dessus du sol. Circuler les connaissances, bâtir des protections concrètes. L’atlas mondial des champignons n’est, dit-elle, que le début.

Et vous, que pouvez-vous faire pour ce monde caché ?

On pourrait croire que tout cela ne concerne que les laboratoires ou les grandes institutions. Pourtant, chacun de vos gestes a un impact sur ces réseaux invisibles. Limiter le labour profond, éviter les pesticides chimiques, préférer des produits issus de sols vivants, soutenir des projets de recherche sur les sols. Tout cela aide déjà.

La prochaine fois que vous verrez un champignon en forêt, peut-être le regarderez-vous autrement. Il n’est que la pointe visible d’un immense réseau qui soutient la vie. Les champignons, répète Toby Kiers, nous offrent une invitation : réinventer notre relation au vivant. À nous d’accepter de regarder un peu plus souvent… sous nos pieds.

Auteur/autrice

  • Passionné par le monde animal depuis toujours, j'ai 49 ans et je travaille au quotidien auprès des animaux pour leur bien-être et leur observation. Mon métier d'animalier m'amène à prendre soin d'eux, à comprendre leurs besoins et à sensibiliser le public à la protection de la faune.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *