Maroc : derrière la Coupe d’Afrique des nations, l’extermination des chiens errants à cinq ans du Mondial

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Au moment où le Maroc se prépare à accueillir le monde du football, un autre match se joue loin des caméras. Dans les rues de Casablanca, Rabat ou Salé, des milliers de chiens disparaissent, souvent en silence. Derrière les stades flambant neufs et les promesses de fête, une question dérangeante reste posée : jusqu’où peut-on aller pour « nettoyer » une image aux yeux du monde ?

Un pays qui se prépare au Mondial… et qui cache ses chiens

Le Maroc vient d’organiser la Coupe d’Afrique des nations, et se tourne déjà vers la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Les autorités veulent des villes propres, sûres, « présentables ». Mais pour une partie des ONG et des défenseurs des animaux, cette volonté a un prix : celui de l’extermination des chiens errants.

Des associations internationales parlent de centaines de milliers de chiens tués chaque année. On évoque des empoisonnements à la strychnine, des abattages par balles, des rafles nocturnes. Les témoignages venus du terrain, vidéos à l’appui, décrivent des opérations menées très tôt le matin ou tard dans la nuit, parfois même en plein jour.

Cette situation a pris une telle ampleur que Brigitte Bardot a écrit directement à Gianni Infantino, le président de la FIFA, pour lui demander de menacer le Maroc de disqualification s’il ne met pas fin à ces tueries. Autrement dit, l’image du pays comme hôte du Mondial se joue aussi dans la façon dont il traite ses animaux.

Un problème ancien, devenu impossible à cacher

La présence de chiens errants au Maroc n’est pas nouvelle. Dans beaucoup de villes du Maghreb, les chiens vivent dans la rue, se nourrissent près des marchés, des chantiers, des décharges. Pendant longtemps, les autorités locales ont répondu de manière brutale : captures, mises à mort, campagnes d’abattage régulières.

Mais à l’ère des smartphones, tout se voit. Des habitants filment les rafles. Des bénévoles diffusent des images de chiens blessés, empoisonnés, agonisants. Ce qui se faisait jadis discrètement devient aujourd’hui un scandale public, partagé en quelques heures sur les réseaux sociaux.

Et pourtant, la peur existe aussi. Chaque année, on recense au Maroc près de 100 000 morsures ou griffures de chiens errants, et plusieurs dizaines de cas de rage mortelle. Certaines histoires, comme celle de ce jeune footballeur de 15 ans mort en tentant de fuir des chiens dont il avait peur, marquent profondément les esprits.

Pourquoi y a-t-il autant de chiens errants ?

Derrière ces scènes choquantes, il y a une réalité plus silencieuse. On estime que le Maroc compterait environ trois millions de chiens errants. Comment en arrive-t-on là ?

Les associations locales pointent surtout trois causes :

  • Les abandons : des chiens offerts, achetés chiots, puis laissés dehors dès qu’ils deviennent gênants ou coûteux.
  • L’absence de stérilisation : beaucoup de familles n’ont ni les moyens, ni l’information, ni parfois la volonté de faire castrer leurs animaux.
  • La reproduction incontrôlée : un couple de chiens non stérilisés peut produire plusieurs portées en quelques années, et la population explose.

Des militants comme Ahmed Tazi, président de l’Association de défense des animaux et de la nature (ADAN), répètent la même chose depuis des années : si l’on ne stérilise pas massivement, les abattages ne feront que vider les rues quelques semaines. Puis tout recommence.

TNVR : la méthode qui pourrait tout changer

Face à ce constat, une autre approche existe. Elle porte un nom un peu technique : TNVR, pour « trap, neuter, vaccinate, return », en français « capturer, stériliser, vacciner, relâcher ». C’est aujourd’hui la méthode recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour gérer durablement les populations de chiens errants.

Le principe est simple, mais exigeant :

  • on capture les chiens dans la rue, avec des méthodes non violentes,
  • on les stérilise pour empêcher de nouvelles portées,
  • on les vaccine, notamment contre la rage,
  • puis on les relâche là où ils vivaient auparavant.

Un chien stérilisé et vacciné ne se reproduit plus et devient moins territorial, moins agressif. Petit à petit, la population diminue. Le risque de rage recule. Et l’on évite le vide créé par les massacres, qui est vite comblé par d’autres chiens venus d’ailleurs.

En 2019, le Maroc a même signé une convention nationale entre plusieurs ministères, l’ONSSA et l’Ordre des vétérinaires pour suivre ce modèle TNVR à l’échelle du pays. Le roi aurait débloqué plus de 22 millions d’euros pour lancer ce programme. Sur le papier, c’était un tournant historique.

Entre affichage officiel et réalité du terrain

Sur le terrain, l’histoire est plus complexe. Des dispensaires vétérinaires régionaux ont ouvert, comme celui d’Al-Arjate, près de Rabat. Ce centre d’un hectare, présenté comme un modèle, est censé appliquer le TNVR, avec équipement moderne et protocoles respectueux du bien-être animal.

Mais en 2023, des vidéos tournées dans ce même dispensaire ont créé un choc. On y voyait des chiens enfermés dans des cages, certains morts, d’autres affamés, contraints de se nourrir sur des cadavres. Des images insoutenables, très loin du discours officiel.

L’association AMPANA, chargée de la gestion du centre, affirme avoir repris la main juste après ces faits. Depuis, elle met en avant un fonctionnement rénové, plus rigoureux. Le Maroc, de son côté, déclare avoir interdit l’abattage des chiens errants depuis août 2024.

Pourtant, des vidéos récentes circulent encore, montrant des tirs, des empoisonnements, des cadavres retrouvés au petit matin. Les autorités parlent de « cas isolés » ou d’anciennes images. Les bénévoles, eux, racontent autre chose. Entre communication institutionnelle et vécu quotidien, le fossé reste large.

Une société marocaine partagée et sous pression

Ce sujet divise profondément. D’un côté, des citoyens, souvent modestes, qui craignent les morsures, la rage, qui se sentent abandonnés face aux meutes près des écoles ou des terrains vagues. De l’autre, des amoureux des animaux, qui ramassent des chiots, nourrissent des groupes de chiens dans les quartiers, paient sur leurs propres économies des soins vétérinaires.

Beaucoup d’associations dénoncent aussi un projet de loi, le 19.25, qui prévoit d’interdire de nourrir ou héberger des animaux errants, avec des amendes pouvant atteindre 3 000 dirhams. Pour ces défenseurs, punir ceux qui aident revient à les transformer en délinquants, alors même que l’État ne remplit pas pleinement ses obligations.

Dans le même temps, des voix rappellent que les chiens ne sont pas les seuls responsables des morsures graves. Certains militants expliquent avoir été attaqués surtout par des chiens de propriétaires, dressés pour l’attaque ou utilisés pour la garde, mal socialisés, parfois maltraités.

Peut-on concilier sécurité, image internationale et respect du vivant ?

Au fond, la question dépasse largement le seul cas du Maroc. Beaucoup de pays en développement, mais aussi des États émergents comme le Brésil ou la Colombie, ont déjà été confrontés au même dilemme : comment gérer des milliers de chiens errants, protéger la population, respecter la vie animale, tout en soignant son image touristique ou sportive ?

Les expériences les plus durables montrent une tendance claire. Les abattages massifs ne résolvent rien sur le long terme. Ils créent de la peur, de la colère, une mauvaise publicité internationale. Ils ne font que repousser le problème. La seule voie qui fonctionne avec le temps repose sur :

  • un programme TNVR réel, financé, contrôlé,
  • une campagne de stérilisation massive des animaux de compagnie,
  • une vraie éducation des enfants au respect des animaux,
  • des lois claires contre l’abandon et la maltraitance, effectivement appliquées.

Le Maroc a déjà une partie des outils sur la table : une convention signée, des budgets annoncés, des dispensaires pilotes, une visibilité mondiale avec la CAN et bientôt le Mondial. Reste à savoir quel récit il veut offrir au monde : celui d’un pays moderne qui traite enfin ses animaux avec dignité, ou celui d’un pays qui cache ses chiens au moment où les caméras s’allument.

Derrière chaque chiffre, il y a un animal qui a peur, un enfant qui observe, un adulte qui choisit de fermer les yeux ou d’agir. En cinq ans, avant la Coupe du monde, beaucoup de choses peuvent encore changer. La question est simple, presque brutale : quelle trace le Maroc souhaite-t-il laisser, sur la pelouse des stades… et dans ses rues ?

Auteur/autrice

  • Passionné par le monde animal depuis toujours, j'ai 49 ans et je travaille au quotidien auprès des animaux pour leur bien-être et leur observation. Mon métier d'animalier m'amène à prendre soin d'eux, à comprendre leurs besoins et à sensibiliser le public à la protection de la faune.

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